par Larissa Mies Bombardi et Coline Prévost
Cet article revient sur une visite à Agribex, l’un des principaux salons agricoles de Belgique. Il examine les arguments utilisés par les entreprises de l’ag-tech pour justifier leurs dernières ‘innovations’ et la façon dont les technologies numériques y sont normalisées.
Parmi les différentes solutions proposées pour répondre à l’urgence climatique, aux émissions excessives d’ammoniac et aux préoccupations concernant le bien-être animal et les épidémies, les outils numériques et l’IA sont introduits comme de nouvelles « solutions » aux problèmes attribués à l’élevage à travers l’Europe. Ces technologies visent notamment à « optimiser » les processus de production sur la ferme afin de diluer les impacts environnementaux attribués à l’élevage par une plus forte production par animal. Comme nous le montrerons, les technologies présentées aux éleveur·ses d’Agribex – l’une des plus grandes foires agricoles de Belgique – sont conçues pour des troupeaux de grande taille et des élevages hors-sol, et font en fait abstraction des causes réelles des problèmes environnementaux qui sont attribués à l’élevage laitier.
Suivant la réflexion de Donna Haraway, nous préférons vivre avec le trouble1. Nous doutons à la fois des promesses qui sont attribuées à ces technologies, mais aussi de la pertinence-même de ces solutions vis-à-vis des problèmes qu’elles prétendent aborder. Ce qui est de plus en plus présenté comme ‘solution technologique’ aux problèmes environnementaux et de main d’oeuvre pourrait en fait perpétuer et exacerber ces mêmes problèmes. Nous nous demandons, tout comme Ellul le faisait en 1964, si ces technologies ne se contentent pas de boucher de vieux trous en en creusant de nouveaux ?
Techno-optimisme à la foire agricole
Le fait de chercher des réponses technologiques aux problèmes actuels est appelé techno-optimisme, ce qui signifie la conviction que la technologie « joue un rôle clé pour garantir que le bon l’emporte sur le mauvais » et qu’elle fournira des réponses adéquates aux nombreuses crises que nous vivons.
L’agriculture n’est pas immune à cette croyance. Les orientations politiques et les stratégies privées sont de plus en plus orientées vers le développement technologique et les foires agricoles contribuent à la matérialisation de ce techno-optimisme. Elles offrent un aperçu des derniers développements technologiques et des orientations politiques qui façonnent le secteur agricole.
En décembre 2025, la capitale belge accueillait le salon agricole internationale de l’agriculture de Bruxelles, Agribex. Le salon est organisé par Fedagrim, une association d’intérêts professionnels pour le secteur des machines agricoles, de l’équipement et des infrastructures. Depuis 1958, l’association défend les intérêts de ses membres (y compris Cofabel, Joskin, Bioelectric) en faisant du lobbying auprès des politicien·nes européen·nes. Le temps de quelques jours, Agribex devient une vitrine pour Fedagrim et les grandes entreprises de technologies agricoles, telles que John Deere ou Deutz-Fahr qui y font la promotion de leurs dernières ‘innovations’ aux côtés de fournisseurs de pesticides et d’engrais tels que Syngenta ou Yara.
La littérature met en évidence le rôle historique des salons agricoles dans la modernisation des fermes, en se faisant l’écho des grandes orientations sociétales et en contribuant de manière significative à définir les orientations du secteur. Cela se reflète sur le site web d’Agribex, où les temps forts de l’édition 2025 étaient consacrés aux nouvelles énergies telles que le biogaz, aux technologies de réduction des émissions et à la transmission des données. Ces thématiques reflètent les orientations que l’Europe identifie dans sa « Vision pour l’agriculture et l’alimentation ». Ces liens ne sont pas surprenants, puisque le salon accueille régulièrement des représentant·es de la Commission européenne et du Parlement européen pour leur présenter les dernières technologies.
L’un des axes de recherche de friction portant sur l’élevage laitier en Belgique et, lorsque nous avons visité le salon agricole, nous nous sommes arrêtées dans le hall qui était dédié à l’élevage.
Gadgets numériques pour le secteur de l’élevage
Nous avons été happées par un grand écran montrant en direct l’activité de 2000 vaches dans une ferme allemande. L’entreprise hollandaise Cow Manager y faisait la promotion de capteurs auriculaires pour mesurer la température corporelle des vaches, le temps qu’elles passent à ruminer, leurs mouvements et leur localisation dans l’étable, tout cela en une fois.
Pour que le système fonctionne, les agriculteur·rices doivent installer des routeurs à différents endroits de la ferme. L’un des routeurs centralise toutes les informations et les transfère vers un ordinateur central. Les agriculteurs ont ensuite accès via leur ordinateur ou leur téléphone à des informations individualisées sur leur troupeau, présentées sur un tableau de bord sous la forme de chiffres, de graphiques et de rapports. Les agriculteur·rices paient des frais d’abonnement pour utiliser le système, dont le prix dépend des options choisies (entre 1,2 € et 1,8 € vache/mois). Après l’installation, les algorithmes établissent une base de référence pour se caler sur la ‘norme’ du troupeau et lorsque ces derniers détectent un écart, les éleveur·ses en sont rapidement informé·es afin de fournir les soins nécessaires aux vaches en dehors de la norme. La surveillance continue des vaches détecterait des maladies avant qu’elles n’apparaissent, permettant ainsi d’anticiper de potentielles pertes de rendement et de maximiser la production.

Dans les systèmes de Cow Manager, la surveillance des vaches se fait par le biais de capteurs auriculaires. Un employé de l’entreprise, qui s’est présenté comme venant d’une famille d’agriculteurs, nous a expliqué que les capteurs auriculaires étaient inspirés des observations traditionnelles des paysan·nes qui touchaient l’oreille d’une vache pour sentir sa température et évaluer son état. Mais c’est précisément l’augmentation de la taille des élevages bovins qui empêche les éleveurs de connaître intimement chaque vache, qui rend indispensable l’utilisation de programmes tels que Cow Manager dans les grandes exploitations. On peut donc se demander si cette soi-disant « solution fondée sur le savoir des éleveur·ses » n’est pas un outil d’appropriation ces mêmes savoirs, conduisant à leur érosion et favorisant l’augmentation de la taille des troupeaux.
À long terme, nous risquons d’oublier les pratiques issues d’expériences incarnées, intergénérationnelles et inter-espèces. Plus les générations futures d’agriculteur·rices s’éloignent des champs et des vaches, moins elles auront les connaissances nécessaires pour mettre en œuvre des pratiques en phase avec la terre, le climat et les écosystèmes.
La question de savoir si cette rencontre entre différentes formes de savoirs conduira à leur hybridation ou au remplacement du savoir empirique des agriculteur·ces par un savoir fondé sur les données est un sujet de débat que nous continuons d’étudier. Mais ce qui est certain, c’est que les technologies numériques telles que Cow Manager, conçues pour les exploitations laitières à grande échelle, ne remettent pas en cause le contexte économique plus large dont elles font partie, ni le cycle d’intensification qu’elles continuent d’alimenter.

Dans l’article « Surveillance agriculture and peasant autonomy » (2022), l’anthropologue Glenn David Stone montre comment « l’avènement des nouvelles technologies agricoles déclenche souvent une concurrence internationale », entraînant davantage les agriculteur·rices dans un marché mondialisé particulièrement volatile dans le secteur laitier, conduisant à une instabilité des revenus et à des faillites en cas de baisse du prix du lait.
Pour répondre aux problèmes générés par l’agrandissement des exploitations agricoles et les évolutions technologiques qui y sont liées, des entreprises comme Cow Manager proposent également des options qui permettent de localiser les vaches dans les étables – (re)produisant ainsi des conditions propices à un nouvel agrandissement des fermes. Le système permet de localiser où une vache a été « vue pour la dernière fois », et même de faire clignoter sa boucle auriculaire pour la retrouver dans l’étable – à la manière d’une voiture dont on fait clignoter les phares avec sa clé.
Lors de nos visites en ferme, nous avons rencontré un éleveur qui adorait ce type de technologie pour ‘gagner du temps’ – « jusqu’à 20 minutes par jour », disait-il – au prix d’investissements substantiels. Mais nous avons également rencontré une jeune éleveuse qui a déclaré qu’en aucun cas elle n’achèterait ce type d’appareil puisqu’observer ses vaches pour déceler des chaleurs, des maladies ou simplement pour le plaisir était l’une de ses activités favorites dans son métier. C’est sa façon d’être éleveuse. Pourtant, la plupart des technologies numériques promues à Agribex montrent et normalisent une autre façon d’être éleveur·se.
Miser sur l’étable
À l’instar d’autres entreprises présentes au salon, les technologies de Cow Manager ne permettent de surveiller la santé des vaches et d’optimiser la production que dans certaines conditions. Celles-ci se font souvent au détriment de l’amélioration des conditions de pâturage – telles que l’amélioration de la qualité des sols ou la mise en place de haies et d’arbres dans les pâtures. À chaque nouvelle avancée technologique, on constate que l’élevage bovin est de plus en plus confiné dans les étables au détriment prairies2.
C’est toute une économie qui s’est développée pour maintenir les vaches à l’intérieur : des portes et des systèmes de ventilation pour les étables et les grands bâtiments, des rideaux qui s’ouvrent et se ferment automatiquement en fonction des conditions météorologiques (direction du vent, pluie, humidité, luminosité) afin de contrôler les conditions climatiques à l’intérieur des bâtiments. Un employé de l’entreprise flamande Vervaeke nous explique que ces rideaux peuvent aussi être connectés à des systèmes d’alimentation automatisés. Il nous a explique que les vaches ont besoin d’ « air frais » pour être en bonne santé et améliorer leur production laitière. Cet exemple illustre la façon dont les fermes (laitières) dépendent de plus en plus de systèmes hautement technologiques pour rendre les étables confortables, voire habitables, détourant ainsi les vaches des prairies afin de maximiser la production.

Nous avons visité de nombreuses fermes biologiques où le pâturage est central dans l’alimentation et le quotidien des vaches. Certain·es éleveur·ses nous ont expliqué que les vaches devaient en fait apprendre à pâturer. Lorsqu’elles sont habituées à vivre en stabulation où des rations mixtes leur sont servies à l’auge, elles perdent l’habitude de sortir pour se nourrir d’herbe. Pour les vaches, pâturer n’est pas seulement une activité: c’est ce qui les définit. Ce n’est pas un hasard si, dans différentes langues latines, un verbe spécifique décrit l’essence même des vaches et d’autres herbivores; des animaux pâturants.
Un éleveur nous expliquait qu’en pâturant, les vaches salivent, ce qui les aide à réguler leur température corporelle. Si cela ne s’applique pas à toutes les races de vaches, cela montre en tout cas qu’il existe une grande variété de moyens de lutter contre le stress thermique : du travail avec les vaches et les pâturages à la construction de bâtiments aux conditions climatiques sous contrôle.
Un vendeur présent au salon nous a fait part de son enthousiasme pour toutes ces nouvelles technologies, expliquant que : « ce qui est automatisé est plus intelligent » et que l’éleveur « arrive toujours trop tard ». Il laisse entendre que la technologie est plus précise, plus rapide… bref, plus performante que des générations entières de savoir empirique. Cependant, lorsqu’il évoque l’expérience de sa propre famille, les choses ne se sont pas aussi lisses. Il nous explique que son oncle mettait en place des technologies de suivi de troupeau à la ferme et que son grand-père, qui avait l’habitude de ‘scanner’ ses vaches du regard, n’était pas d’accord avec tous ces changements. Selon le petit-fils, aujourd’hui vendeur de technologies, l’expérience sensorielle reste encore très importante: « jusqu’à présent, rien ne vaut la vue humaine pour vérifier l’état de santé d’une vache ». Il semble bien que la performance de ces technologies sur le terrain soit bien plus nuancée que ce que les entreprises de l’agri-tech laissent entendre.
Creuser de nouveaux trous pour combler les anciens
C’est précisément dans cette hésitation que friction se place. Alors que les salons agricoles présentent les technologies numériques comme la voie à suivre pour l’avenir de l’agriculture, et comme le moyen idéal de répondre aux crises auxquelles nous sommes actuellement confronté·es, ces outils font abstraction des causes profondes des problèmes sociaux, économiques et écologiques liés à une agriculture industrialisée. Le besoin de systèmes de refroidissement et de rideaux automatisés découle précisément des pressions politiques et économiques qui ont poussé les éleveur·ses vers des systèmes intensifs en bâtiment. Le besoin de capteurs auriculaires clignotants est la conséquence d’une logique de « grandir ou mourir » où la taille des troupeaux ne cesse de croître. Ces technologies favorisent à leur tour l’élevage hors-sol, avec les problèmes environnementaux et sanitaires qui lui sont propres4. Les nombreuses crises auxquelles l’agriculture est confrontée aujourd’hui, telles que les émissions élevées d’ammoniac ou les problèmes sanitaires, découlent précisément des conditions créées par l’agriculture intensive elle-même. Confinées en bâtiments et contraintes de vivre sur des sols en béton, les vaches connaissent des problèmes de santé qui apparaîtraient peu ou pas en prairie.
Illustration: Nous creusons un trou pour en remplir un autre ! Source: James Durno
Les solutions proposées pour répondre à ces problèmes ne remettent toutefois pas en cause l’élevage hors-sol, mais visent plutôt à introduire de nouvelles technologies et de nouveaux produits pour en atténuer les conséquences négatives. Les entreprises de l’agri-tech poursuivent le scénario imposé aux agriculteur·rices depuis soixante ans : augmenter la taille de leurs fermes, investir dans de nouveaux équipements coûteux et s’orienter vers une agriculture d’exportation.
Dans La société technologique (1964), Jacques Ellul décrivait comment la logique consistant à « offrir une solution partielle à de vieux problèmes, elle-même fondée sur les méthodes mêmes qui ont créé ces problèmes au départ » était au cœur même de notre société. C’est ce qu’il considérait comme « la procédure séculaire consistant à creuser un nouveau trou pour combler l’ancien ».
Lors de notre visite à Agribex, nous avons cherché à comprendre comment la technologie façonne concrètement l’agriculture. Nous avons constaté que pour chaque défi rencontré dans la production agricole – en particulier dans l’élevage laitier – de nouvelles ‘solutions’ technologies sont proposées. Cela conduit à une spirale sans fin qui s’amplifie, dans laquelle l’intensification entraîne davantage de technologies, qui à leur tour conduisent à une intensification accrue, générant de nouveaux problèmes de différentes natures (écologiques, liés à la charge de travail et au bien-être animal), pour lesquels de nouvelles ‘solutions’ technologiques sont alors présentées.
En mettant en avant les dernières avancées en matière d’agritech, Agribex participe à leur normalisation, déplaçant l’attention de la question de savoir « si les technologies numériques doivent être utilisées » vers celle de « comment les rendre aussi efficaces que possible »4, renforçant ainsi les discours dominants qui présentent le développement technologique comme une solution incontournable aux problèmes que l’industrie a elle-même créées.
1 « ‘Vivre avec le trouble’ – cela signifie ne pas baisser les bras lorsque le sujet ou l’objet (un scorpion, les égouts, un « mauvais » comportement) vous met mal à l’aise ou vous met en colère. Cela signifie essayer de rester dans une zone d’ambiguïté lorsque des idées et des convictions qui vous sont chères sont attaquées ou remises en cause.
2 Les éleveur·ses en système soja-maïs expriment souvent des inquiétudes concernant les systèmes herbagers, craignant que ceux-ci entraînent une plus grande variabilité dans la production laitière – une variabilité qui viendrait s’ajouter à celle des prix du marché, déjà très volatiles. Ils préfèrent garantir la stabilité et nourrir leurs vaches avec des rations mélangées standard
3 L’élevage bovin intensif à grande échelle en stabulation est notamment associé à l’apparition de nouveaux agents pathogènes, comme le montre Rob Wallace dans son ouvrage Big Farms make Big Flu. Dans le secteur laitier, les boiteries des vaches sont souvent liées à l’élevage en stabulation.
4 Sandvik et al, Kristin Bergtora, et Maria Gabrielsen Jumbert, éd. The Good Drone. First issued in paperback. Emerging Technologies, Ethics and International Affairs. Routledge Taylor & Francis Group, 2018. ISBN 978-0367000844.