Depuis 2024, Friction étudie comment l’agriculture est profondément affectée par l’intégration des technologies numériques dans le secteur.
Nous sommes une équipe de quatre chercheuses principales avec des expertises complémentaires en économie politique, géographie humaine, études féministes des sciences et des technologies et recherche en agroécologie, intervenant en Belgique, en Europe, en Palestine, au Brésil et au-delà (voir Rencontre l’équipe). Friction est hébergé au Laboratoire d’Agroécologie de l’École interfacultaire de Bioingénieur de l’Université Libre de Bruxelles.
Nos recherches visent à soutenir les communautés agricoles en Belgique et en Europe afin qu’elles puissent continuer à produire une alimentation saine via des pratiques écologiques et durables. Nous cherchons également à aller plus loin en apportant un éclairage sur l’impact plus large de la numérisation sur l’agriculture, ainsi que sur ses liens avec la migration la sécurité et d’autres questions sociétales. Nous voulons soutenir des systèmes agricoles, alimentaires et politiques qui mettent au premier plan les besoins des personnes produisant, transformant et consommant notre nourriture, plutôt que les systèmes orientés par les marchés et les entreprises (de l’agroalimentaire, de l’agroéquipement).
Comment travaillons nous ?
Nous discutons avec des agriculteur·rices qui ont utilisent les technologies numériques de différentes manières, y compris celles et ceux qui choisissent de les utiliser le moins possible.
Nous analysons des documents liés à la politique agricole, lisons les rapports annuels d’entreprises, suivons la presse professionnelle agricole en Belgique et rencontrons des technicien·nes, des chercheur·ses, des représentant·es d’entreprises et du secteur financier, des fonctionnaires chargé·es de légiférer, ainsi que d’autres personnes du secteur afin de comprendre les transformations qui s’opèrent dans le paysage agricole belge.
Nous travaillons également à la création de réseaux locaux et internationaux dans le domaine de la recherche critique sur l’agriculture numérique, en construisant des partenariats avec des acteur·rices de la société civile au niveau local et régional.
Le contexte?
Les infrastructures numériques transforment rapidement les sociétés industrialisées, leurs économies et la vie quotidienne des individus. Des plateformes de transactions comme Uber, Amazon ou Airbnb ont modifié la manière dont les gens se déplacent, font leurs achats et voyagent. Microsoft, Google et Meta influencent la façon dont les travailleur·ses interagissent avec leurs employeur·ses et collègues, la manière dont familles, amis et proches communiquent, ainsi que la manière dont le gouvernement interagit avec ses citoyen·nes. Les entreprises qui possèdent et produisent ces nouveaux outils sont profondément imbriquées dans de nombreux aspects de nos vies.
Nous sommes conscient·es de l’importance historique de la technologie dans le façonnement des diverses formes d’agriculture que nous connaissons aujourd’hui. Nous considérons l’arrivée des technologies numériques et de leurs infrastructures comme la continuité d’un long processus de modernisation agricole, souvent controversé. Par exemple, nous partons de la privatisation des terres paysannes en Europe au Moyen Âge pour analyser la privatisation actuelle des terres et la façon dont elle restructure le travail des femmes dans les fermes et au sein des familles. Nous examinons la logique des plantations coloniales de sucre, prospérant sur le dos des Africain·nes réduit·es en esclavage, qui ont façonné nos pratiques comptables dans l’agriculture capitaliste d’aujourd’hui. En regardant l’histoire du XXᵉ siècle, nous pouvons documenter de quelles manières l’introduction des pesticides et des engrais synthétiques est étroitement liée non seulement aux caractéristiques de l’agriculture industrielle actuelle, mais aussi au pouvoir des multinationales et à l’industrie militaire.
Des entreprises comme Bayer/Monsanto, BASF, Corteva ou Syngenta/Sinochem sont des marques courantes de semences et de pesticides que l’on trouve sur les exploitations agricoles belges. Carrefour, Delhaize et d’autres chaînes de supermarchés influencent fortement sur le type d’aliments que nous produisons ainsi que leur mode de distribution. Yara et Cargill jouent un rôle majeur dans la structuration des chaînes de valeur mondiales en développant des infrastructures en flux tendu. Il est également simple de comprendre quel rapport les marques de tracteurs Fendt, New Holland et John Deere entretiennent avec l’agriculture, et la place occupée par DeLaval, Lely et GEA dans le secteur laitier.
Mais qu’en est-il des nouveaux venus ? Pourquoi Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft, BlackRock s’intéressent-ils à l’agriculture ? Comment leur implication transforme-t-elle l’agriculture ?
Les promesses de la transformation numérique
Nous partons de l’observation que les entreprises, les gouvernements et les instituts de recherche investissent des sommes colossales dans la numérisation de l’agriculture. Des promesses sont faites sur le potentiel futur et révolutionnaire de la numérisation en Europe, des efforts de lobbying visent à faire passer des lois au Parlement européen, et des mécanismes de financement contribuent à soutenir ce processus. En résumé, l’idée de l’impératif numérique est bien établie, mais les raisons de son émergence, les effets réels de ces technologies ainsi que et la façon de les réguler restent largement méconnus.
En commençant ses recherches en Belgique, Friction cherche à comprendre quelles sont les conséquences de la numérisation sur les exploitations agricoles, leurs habitants, les animaux et les terres. En résumé, nous posons des questions telles que :
Comment le robot de traite transforme-t-il le travail à la ferme et la manière dont les vaches sont élevées ? Pourquoi de plus en plus de vaches portent-elles des colliers électroniques ? Quelles sont les implications de ces équipements sur l’endettement des éleveur·ses ?
Comment l’analyse des big data modifie-t-elle la variété de pommes de terre cultivées ou la propriété des terres ? Pourquoi les agriculteur·rices doivent-ils utiliser des applications pour gérer leurs troupeaux et leurs terres ? Et comment cela contribue-t-il à enraciner davantage les agriculteur·rices dans une économie mondialisée ?
Comment les technologies numériques transforment-elles les compétences et les savoirs des agriculteur·rices ? Remplacent-elles peu à peu la nécessité d’une expertise technique sur le terrain ? Ou comment l’introduction de ces technologies reconfigure-t-elle la division genrée du travail à la ferme ? Et quelles sont les conséquences sur les relations entre agriculteur·rices et/ou les autres travailleur·ses agricoles ?