L’horizon numérique

par Barbara Van Dyck

Photo: invitation pour le congrès annuel des jeunes agriculteurs

La tension entre les crises agricoles que ressentent les agriculteurs et leur implication dans la numérisation touche à l’une des questions centrales de la recherche menée par friction : qui travaille pour qui ?

Ce litige a donné lieu à des dizaines de poursuites judiciaires et à un recours collectif, les agriculteurs n’étant plus disposés à accepter de devoir d’abord acheter des tracteurs modernes coûteux, puis d’effectuer le travail générant des données, sans pouvoir y avoir accès eux-mêmes. Par ailleurs, si les utilisateurs des machines John Deere ont bel et bien accès à leurs données, cela ne change guère le fait que c’est John Deere qui tire profit de cette collecte massive de données. 

Entre 2010 et 2025, John Deere a doublé son chiffre d’affaires annuel et triplé sa capitalisation boursière. Rien qu’en 2021, en pleine pandémie de COVID, l’entreprise a généré un chiffre d’affaires de 7,7 milliards de dollars. Outre la vente de machines, une partie de cette valeur est générée par l’offre de services. John Deere n’est pas vraiment transparent sur ce qu’il fait de toutes ces données. Dans quelle mesure vend-il des données agrégées, par exemple à des sociétés d’investissement ? Ou qui élabore quelles stratégies et prend quelles décisions sur la base de ces données agrégées ?

Photo : smaXtec bolus applicateur et bolus ensemble (source : auteur)

Selon le site web de l’entreprise, le bolus gastrique permet de suivre et de mesurer les mouvements des vaches, leur consommation d’eau, leur rumination et leur température avec une précision de 0,3 °C. Une température ou des mouvements en dehors de la norme peuvent indiquer une mammite, une période de chaleur ou un vêlage imminent, autant de facteurs importants dans la gestion d’une ferme laitière. 

Les utilisateurs de SmaXtec reçoivent une analyse personnalisée de leur troupeau via l’application Smart Farm Data, qui peut être utilisée pour prendre des décisions sur la gestion du troupeau et, potentiellement, pour automatiser davantage les opérations sur la ferme lorsque l’application est reliée à certaines informations : l’endroit où une vache se trouve à un moment donné, la ration qu’elle reçoit ou le moment où elle doit être inséminée, avec quel semence. En Belgique on trouve d’autres logiciels de gestion des troupeaux laitiers comme Lely Horizon ou encore Cow Manager.

Lors de différentes visites dans des exploitations agricoles, les agriculteurs nous ont expliqué comment ils organisaient le travail à la ferme, leurs routines et leurs tâches en fonction des alertes et des analyses algorithmiques fournies par ces systèmes. Dans certaines fermes, et c’est particulièrement vrai pour les grands troupeaux, ce sont les notifications et les recommandations de ces systèmes de surveillance, plutôt que le ‘regard de l’éleveur’, qui deviennent déterminants dans l’organisation du travail et la prise de décision. Dès lors, ce qui est considéré comme un problème et les moyens considérés adéquats pour y répondre dépendent de ce que la technologie permet de mesurer.