[L’ARTICLE ORIGINAL EST ECRIT EN ANGLAIS]
Par Barbara Van Dyck et Danya Nadar
Ce blog est une version modifiée d’un texte que nous avons écrit dans le cadre d’une journée organisée par l’Université Libre de Bruxelles dédiée aux “Limites planétaires et fractures géopolitiques”. Il a d’abord été publié sur le site d’AgroecologyNow.
Lors du séminaire de recherche organisé par l’université en décembre dernier, nous avons exprimé nos inquiétudes concernant les relations actuelles qui se développent entre le monde de la recherche agricole et la course à l’armement de l’Union européenne — un sujet lié à nos travaux sur l’agriculture et la transformation numérique.
Alors que nous sommes témoins de nombreuses crises interconnectées — génocide et destruction des milieux de vie pour les générations futures, guerre, dérèglement climatique, montée de l’autoritarisme de droite, politiques d’austérité, surveillance, contrôle et emprisonnement des populations racisées — nous nous sommes demandé quel rôle joue notre université dans l’alimentation de ce système.
Ci-dessous, nous soutenons l’idée que les universités belges, confrontées à des politiques d’austérité contraignantes, recherchent de nouvelles opportunités de collaborations avec l’industrie de la défense, (ironiquement) perçue comme un refuge. Si ces collaborations ne sont pas nouvelles, elles ont récemment été saisies comme une opportunité tant par l’industrie de la défense que par les universités pour déplacer le discours de la production d’armes vers la transformation de technologies militaires à des fins civiles et inversement — ce qu’on appelle les technologies à « double usage » (« dual use » en anglais). Le renforcement de ce partenariat contribue à légitimer la présence de l’industrie de la défense sur nos campus et, plus largement, à normaliser les collaborations entre les institutions publiques et le complexe militaro-industriel.
Nous soutenons également que le soutien public à la création de technologies à double usage favorise la militarisation. Il normalise les logiques d’élimination et de surveillance intégrées aux technologies elles-mêmes, optimisées par leurs usages civils, lesquels alimentent en retour l’industrie militaire tout en contribuant à l’expansion des économies d’échelle du secteur militaire grâce à des subventions publiques directes et indirectes.
Une recherche militaire financée par des fonds publics
En Europe, les tambours militaires se font entendre de plus en plus fort – les États membres se sont engagés à porter leurs dépenses militaires à 1,5 %, un choix qui selon l’opinion publique affaiblit davantage les services publics et l’État-providence. Dans le cadre de ce programme de militarisation, la Commission européenne a proposé en avril 2025 un changement radical de sa politique de recherche, visant à orienter ses programmes de recherche et d’innovation Horizon vers un usage militaire, avec un accent particulier sur le financement croissant de projets à double usage. Comme le souligne Valentina Carraro dans son texte retraçant l’évolution et les hésitations qui ont conduit le financement public de la recherche vers l’industrie de l’armement, « cela marque un changement de cap saisissant pour l’UE ».
Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions sur les conséquences précises de cette décision sur l’octroi des fonds de recherche. Mais le choix politique d’Horizon Europe, qui place la sécurisation des frontières de l’Europe face à des « ennemis » imaginaires comme priorité absolue, se fera inévitablement au détriment du développement de la recherche en agroécologie, en biodiversité ou sur les questions de justice sociale — ce que nous considérons comme des savoirs essentiels pour affronter certaines des crises évoquées plus haut. À la place, l’UE s’est engagée à détourner ces ressources pour accroître les dépenses de recherche à des fins militaires, incluant l’intelligence artificielle, la biotechnologie et les systèmes autonomes, ce qui augmentera inévitablement les collaborations directes et indirectes entre universités et industrie de la défense.
L’université constitue un écosystème idéal pour l’industrie de l’armement. Des unités entières sont déjà dédiées à la recherche sur les technologies de pointe, tout en orientant les étudiant·es et doctorant·es vers des carrières dans le complexe militaire. En Belgique comme dans une grande partie de l’Europe, les chercheur·ses, le personnel et les départements sont déjà financés publiquement ou par des sources externes. Cela signifie qu’au-delà du financement public direct dont bénéficie l’industrie militaire, une grande partie de ses coûts de recherche est également subventionnée par les activités de recherche menées au sein des institutions publiques.
Ces éléments ont contribué à normaliser la présence du complexe militaro-industriel sur nos campus et son implication dans notre vie quotidienne, tout en offrant à l’industrie de l’armement une légitimité sociale pour collaborer avec des institutions civiles afin de produire des technologies à double usage ‘au service des besoins de la société’.
Réalités de terrain
Observer ce qui existe déjà sur le campus où nous travaillons permet de se rendre compte de la normalisation de la présence de l’industrie de la défense. Par exemple, la page « Recherche liée à la Défense » de Belspo (l’organisme gouvernemental belge responsable de la coordination des politiques scientifiques au niveau fédéral) montre que des chercheur·es et laboratoires de l’Université Libre de Bruxelles ont été impliqués dans des projets tels que le développement de réseaux 5G pour des applications navales, la coordination d’un projet étudiant l’impact balistique sur des matériaux spatiaux, ainsi que des travaux sur les communications sous-marines pour des essaims de drones.
Ces collaborations ont été initiées avant les appels récents au réarmement et à la militarisation, ce qui nous pousse à nous demander ce que nous réserve l’avenir. Nous pensons qu’il ne s’agit pas de la soi-disant « liberté académique », souvent mise en avant, mais d’une question politique et éthique fondamentale qui concerne les chercheur·ses en général. Cependant, les arguments du « double usage » — l’idée que les technologies peuvent servir à la fois à des fins militaires et civiles — viennent brouiller le débat.
Technologies agricoles et doubles usages militaires
Dans nos recherches chez Friction, nous nous concentrons sur les trajectoires technologiques du secteur agricole.
Un exemple courant d’une technologie militaire transformée en usage civil, puis réutilisée dans la guerre, est celui des pesticides. Initialement développé comme sous-produit pendant la Seconde Guerre mondiale, il a ensuite été adapté pour l’agriculture industrielle à grande échelle. Pendant la guerre du Vietnam qui a duré plusieurs décennies, l’armée américaine a pulvérisé au moins 41 millions de litres d’Agent Orange sur le territoire vietnamien. Plus récemment, depuis 2014, Israël répand des herbicides sur les terres agricoles palestiniennes situées dans la zone tampon qui le sépare de la bande de Gaza, créant des zones mortes sur des terres auparavant cultivables.
Les effets toxiques des pesticides continuent d’affecter aujourd’hui l’agriculture, les agriculteur·rices et les terres agricoles. Comme le montre le travail de notre collègue Larissa Bombardi, l’industrie des pesticides est directement responsable d’innombrables problèmes de santé externalisés vers le Sud global, tout en maintenant des systèmes commerciaux mondiaux qui relèvent d’un véritable colonialisme chimique.
Ce que l’exemple des pesticides montre, c’est la façon dont la logique militaire d’élimination s’intègre directement dans la technologie elle-même : les herbicides sont utilisés pour contrôler l’environnement et éliminer toutes les plantes ‘indésirables’, couramment appelées ‘mauvaises herbes’.

Pourtant, ce n’est pas une exception.
Il est clair qu’aujourd’hui, les machines militaires ont moins à voir avec les avions, les chars ou l’artillerie, et reposent largement sur des systèmes automatisés complexes pilotés par l’intelligence artificielle. Ces technologies ont été intégrées ou testées dans le contexte d’un génocide en cours, les Big Tech jouant un rôle crucial dans la guerre informatisée contemporaine, comme en témoigne l’utilisation des technologies d’IA et des services cloud de Microsoft, qui facilitent le ciblage et la mise à mort de Palestinien·nes.
Ce sont les mêmes entreprises Big Tech qui se sont dans le même temps rapprochées de l’industrie des machines agricoles et chimiques. Ensemble, elles transforment l’agriculture en un espace de collecte de données, de micro-contrôle et d’automatisation, sous couvert de promesses de durabilité environnementale et économique. Dès lors, comment l’alliance entre les Big Tech, le secteur militaire et les technologies agricoles se traduit-elle sur les champs et dans les étables, transformant par ailleurs nos paysages et notre alimentation ?
Des infrastructures et des logiques partagées
Le double usage n’est pas un processus linéaire dans lequel les technologies seraient développées en parallèle pour des usages militaires et civils. Il ne s’agit pas non plus de simples transferts du militaire vers le civil, ou inversement. Il renvoie plutôt à des processus complexes et interconnectés, ainsi qu’à des infrastructures technologiques partagées.
Dans l’élevage, nous percevons des signes de ces enchevêtrements dans la manière dont les colliers pour vaches permettent de contrôler spatialement les troupeaux. Nos recherches menées avec des éleveur·ses laitiers en Belgique ont attiré notre attention sur la façon dont des technologies de surveillance israéliennes assurent un suivi continu des vaches. Par exemple les capteurs Afimilk qui permettent d’observer de près les cycles de reproduction ou encore la technologie SCR qui surveille la rumination des vaches. Ces deux exemples montrent comment des technologies équipées d’IA, souvent présentées comme des outils permettant d’atteindre plus d’efficacité et d’améliorer le bien-être animal, sont façonnées par des logiques militaires de contrôle des populations. Derrière ces systèmes alimentés par l’IA il y a des technologies de surveillance qui permettent jusqu’à la mise en place de clôtures virtuelles afin de contrôler spatialement les déplacements des animaux – tout en réduisant le nombre de travailleur·ses nécessaires pour gérer des troupeaux de plus en plus grands. Les élevages deviennent aussi des environnements d’expérimentation à ciel ouvert, contribuant à l’amélioration d’algorithmes de surveillance pouvant ensuite être utilisés dans des contextes policiers.
Netafim, une entreprise israélienne spécialisée dans les technologies d’irrigation, surtout connue pour avoir popularisé l’irrigation goutte-à-goutte, et qui présente ses technologies comme une solution environnementale pour les agriculteur·rices face au changement climatique, s’est associée à mPrest Systems pour développer son système intelligent, issu de technologies de précision liées à la défense israélienne, notamment le Dôme de fer. Ces technologies sont présentées comme ayant été ‘testées sur le terrain’ pour créer NetBeat™ — ‘le premier système d’irrigation doté d’un cerveau’ —et ce grâce aux capacités de mPrest Systems en matière de « conscience de la situation, classification des cibles, et processus calculés et contrôlés de lancement et d’interception ». « Le cerveau est une plateforme intelligente de gestion de l’irrigation qui permet aux agriculteur·rices de surveiller, analyser et contrôler les technologies d’irrigation au sein d’un système fermé, et qui communique aux utilisateur des stratégies d’irrigation quotidiennes personnalisées et des données en temps réel. » Comme le souligne Who Profits, ces dispositifs ne sont pas conçus au bénéfice des agriculteur·rices, mais sont développés, gérés et interconnectés avec des technologies qui rendent possible l’occupation et le siège continu du peuple palestinien.
Une autre technologie largement promue — même si elle n’est pas (encore) très répandue dans l’agriculture belge — est l’usage des drones. Lors d’une journée de démonstration en agroécologie, l’institut flamand de recherche pour l’agriculture et la pêche (ILVO) a par exemple présenté l’utilisation de drones pour accomplir des tâches telles que l’épandage de biostimulants et l’irrigation, le blanchiment des serres, ou encore le semis sans la présence de personnes dans les champs ni le recours à des tracteurs lourds qui contribuent au compactage des sols. À l’occasion d’autres salons agricoles, l’ILVO promeut également l’usage de drones pour la surveillance, la cartographie et la pulvérisation de pesticides.

La promotion et l’utilisation des drones en agriculture contribue à transformer une technologie militaire en objets apparemment inoffensifs et à normaliser la surveillance constante des déplacements ainsi que l’exécution de tâches par des dispositifs télécommandés. Elle élargit également le marché des technologies qui alimentent directement la guerre et servent les intérêts des régimes politiques autoritaires.
L’utilisation à grande échelle des drones dans plusieurs secteurs civils, y compris l’agriculture, permet de tester et de déployer ces technologies, qui sont ensuite réutilisées à des fins militaires, comme on l’a observé en Ukraine. De même, le soutien de l’Union européenne à la start-up israélienne Xtend montre comment le développement de drones pour un usage civil conduit finalement au développement de technologies aériennes de guerre.
Le contexte politique général
L’argument souvent avancé est que pratiquement toutes les technologies pourraient avoir des implications à double usage. Mais nous ne croyons pas que les technologies modernes émergent dans un vide politique. Celles que nous avons mises en évidence sont apparues dans un contexte de crises climatiques, de sociétés et d’ordres mondiaux profondément racistes, de militarisation et de génocide. L’augmentation des dépenses militaires dans l’UE, alimentée par la rhétorique guerrière et l’alignement sur les États-Unis, reflète la consolidation d’institutions européennes et d’États membres étroitement liés aux entreprises de défense et aux géants des Big Tech. Ainsi que l’analyse de TNI le montre, le livre blanc de l’UE priorise l’IA, les systèmes autonomes, la surveillance et d’autres infrastructures informatiques massives, présentant de fait la militarisation comme synonyme d’innovation et de compétitivité.
Pour résumer, les collaborations de recherche qu’entretient l’université autour de ces technologies et tout ce qu’elles peuvent offrir aux agriculteur·rices (ou à d’autres), ne peuvent être comprises sans souligner également la manière dont elles contribuent à :
- Légitimer et normaliser la production de technologies militaires à des fins civiles: les technologies à double usage et les collaborations normalisent l’intégration de la militarisation dans notre société, offrant à l’armée une plateforme pour présenter leurs technologies sou sun jour plus favorable, tout en donnant aux jeunes talents l’opportunité de participer à leur création;
- Normaliser et étendre les logiques militaires de contrôle et d’élimination intégrées à la technologie elle-même: nous observons leur usage croissant dans le contrôle des foules ou la surveillance à distance, et la façon dont ces logiques se traduisent ensuite dans le domaine agricole;
- Étendre le marché du complexe militaro-industriel: le financement public et privé de la recherche sur les technologies à double usage crée ce que certain·es pourraient percevoir comme un ‘potentiel commercial’. Cela génère des économies d’échelle et permet d’élargir les marchés via la réadaptation de la technologie elle-même — passant de machines de guerre à la fournisseuse d’un service civique;
- Rétroactiver l’usage civil de ces technologies pour renforcer l’industrie militaire: les preuves s’accumulent que, lorsque les technologies militaires sont adoptées dans le domaine public, elles fournissent des données aux entreprises de défense qui améliorent ensuite leurs armes. Cela se voit dans l’utilisation de drones civils adaptés en Ukraine, comme mentionné précédemment. Selon le responsable de la recherche de l’OTAN, nous assistons à un renversement par rapport aux recherches des années 1970. Autrefois pilotées par de grands programmes militaires tels que la DARPA, elles sont désormais portées par des écosystèmes civils. Cela révèle clairement comment les drones civils sont essentiels à l’expansion rapide, à grande échelle et à moindre coût, des capacités militaires futures.
Interpeller l’université de l’intérieur
Dans le climat de réarmement actuel, nous estimons qu’il est crucial que chacune et chacun d’entre nous, dans nos fonctions de chercheur·ses, de collègues, et de membres de départements et de facultés, s’oppose et s’exprime sur le rôle de l’université dans la militarisation et le militarisme. Les comités d’éthique doivent être tenus responsables et doivent s’engager pour une université qui promeut la vie plutôt que la mort.
Cela peut se faire en nommant la militarisation plutôt qu’en l’occultant derrière un langage technique ou des cadres d’innovation, en documentant le rôle de l’université via des tribunes ou des billets de blog, et en rendant visibles les collaborations universitaires avec le secteur de la défense. Nous pouvons tirer des enseignements des campements étudiants de 2024 pour la construction de mouvements de solidarité anti-guerre. Nous pouvons également nous inspirer de la pratique d’une éthique du refus adoptée par des chercheur·ses lors de précédents moments de complicité universitaire dans le développement de technologies militaires.
Cela souligne une fois de plus l’importance d’ancrer les débats sur l’agroécologie dans des perspectives politiques clairement anti-coloniales, de re-paysanisation et de souveraineté alimentaire. Un nombre croissant d’activités qui présentent les technologies numériques à travers le prisme de leur potentiel et de leurs limites pour l’agroécologie risquent surtout de se limiter à des discours de façade sur l’impératif plus large de sécurité numérique. Comme nous l’avons souligné plus haut, il est impossible de dissocier la crise climatique du génocide, des soi-disant solutions agroécologiques proposées par les Big Tech, ainsi que du rôle que jouent nos universités publiques dans la mise en œuvre de ces solutions. Les universités peuvent considérablement façonner la manière dont les jeunes imaginent leur rôle dans le monde, et orienter les trajectoires agricoles afin de répondre aux besoins des paysan·nes plutôt qu’à ceux de l’Agri-Tech et du Big Tech.
